De mes deux premières années, je n’ai, comme tout être humain, aucun souvenir conscient.
Je sais que je suis allée à l’école pour la première fois le premier octobre 1949, j’avais 2 ans et 8 mois. Nous nous y rendions mon frère Daniel et moi, à pieds, seuls. Nous avions de la route à faire, un seul changement de trottoir, et comme je l’ai précisé, très peu de véhicules présentaient du danger. Nous descendions le boulevard Passas, puis le côte des Haras, et par la petite ruelle derrière l’église, nous arrivions à la porte de l’école.
Je devais rester dans cette école quatre années. A cette époque, bien que je sus lire couramment, on ne m’a pas acceptée à la « grande école » l’année précédente, il fallait avoir 6 ans révolus : je ne les avais pas.
Quelques souvenirs assez précis me restent de cette période.
La route étant longue et les parents travaillant, nous restions à la cantine. Je mangeais très peu et la cantinière me paraissait alors immense, avec sa louche de purée qui se vidait dans mon assiette.
J’avais un petit camarade, plusieurs sans doute, mais un en particulier : André qui habitait près du cimetière, de l’autre côté de la rue face à notre maison.
Cette période, dans la maison au fond du jardin, est pleine de souvenirs. Après l’école et le jeudi, j’allais chez Madame Renault.
Daniel y était-il aussi ? Vu son jeune âge je pense que oui, mais je n’en ai pas souvenir.
Madame Renault : une grande dame forte avec son tablier gris. Comme je l’aimais ! Elle avait cinq fils beaucoup plus âgés que moi : André était marié, Pierrot et Michel, je les voyais me semble-t-il, plus souvent que lui. Mais surtout il y avait Daniel et Jean.
Mon préféré était Daniel, avec quelle impatience je l’attendais derrière la porte, l’hiver et dans le jardin l’été. Il était beau, je ne voyais que lui et par lui. J’étais bien petite alors, mais toute cette affection qui existait entre nous était merveilleuse.
Un soir, alors que Papa devait me reprendre après son travail (il finissait à 19 heurs à la gare de Bolbec où il était caissier), je restais à manger avec Mme Renault. Pour la première fois de ma courte vie, j’ai appris à lécher mon assiette après la soupe. Je me souviens encore du plaisir et des rires autour de la table, Daniel et Jean étaient heureux de la blague qu’ils venaient de faire. Bien sûr, ne voyant que par Daniel, ils savaient que je le referai.
Pour aller d’une maison à l’autre, ils avaient fait un trou dans la haie qui séparait les jardins. Cela nous évitait d’aller sur la rue et surtout c’était bien plus court.
Papa élevaient des poules derrière la haie, dans un enclos grillagé ? Je ne savais pas que les poules aimaient les doigts des petites filles. Passant mon index au travers du grillage, une méchante poule rousse se jeta dessus. C’est ce jour là que j’appris que les poules n’avaient pas de dents. Quand j’ai annoncé, dans un sanglot, que la poule m’avait mordu, un grand éclat de rire retentit à mes oreilles. Vexée qu’on se moque ainsi de ma douleur, on m’a donné des explications. A cette époque, les petits enfants apprenaient au contact de la nature, et c’était bien.
Dans le jardin de Madame Renault, (je ne l’ai jamais appelée autrement, Maman ne voulait pas que ce soit ma nounou, car disait-elle, c’est elle qui m’a nourrie, Mme Renault était ma garde) ; donc dans son jardin, il y avait aussi un enclos grillagé . Des plantes grimpantes cachaient l’intérieur, ces plantes avaient-elles des fleurs ? peut-être, certainement même car je me souviens que j’éclatais entre mes doigts des graines de couleur verte qui faisaient « clac ». Je passais des heures à ce jeu, seule, en parlant de temps en temps à Bouboule, le « chien sans tête ». C’était un drôle de chien, beige, plein de longs poils qui ne laissaient paraître ni queue, ni tête, il fallait le regarder marcher pour voir le sens de son corps.
Notre maison était petite, au fond d’un grand jardin. Nous avions des voisins mais je ne m’en souviens pas. J’ai plus de souvenirs de ceux qui habitaient le long du trottoir.
Nous entrions dans la maison par une porte pleine en bois gris. La pièce avait une grande cheminée, à gauche, qui couvrait presque tout le mur. Au fond, quelques marches, début de l’escalier qui menait au grenier dans lequel se trouvait une petite mansarde. Une rampe en bois avec quelques barreaux, et c’était mon lieu de prédilection. J’étais une enfant très sage, tranquille dans ses jeux.
Une seule chambre contiguë à la pièce principale ne m’a laissé aucun souvenir.
La mansarde a-t-elle quelquefois abrité quelqu’un ? je n’en sais rien. Je ne me rappelle l’avoir vue qu’une fois. Il fallait passer dans le grenier, qui n’avait pas de plancher, en marchant sur les solives. Une petite porte vitrée donnait sur une petite pièce tapissée de jaune fleuri. Y avait-il des meubles ? Je ne sais plus.
Cinq février 1947. La neige recouvre la ville d’un manteau immaculé. Les habitants sont calfeutrés à l’intérieur de leurs maisons. C’est cette nuit que je veux voir le jour. Maman ressent les premières douleurs, prémices de mon arrivée. Papa appelle un taxi qui refusera de faire la traversée de la ville enneigée.
Le trajet jusqu’à l’hôpital se fera donc à pied, dans la neige, Maman soutenue par Papa. A cette époque là, les trottoirs restaient tels quels, les routes ne voyaient que très peu de véhicules à moteur.
Quelques minutes après leur arrivée, à quatre heures exactement, je pousse mon premier cri dans cet univers qui sera le mien. J’ai quitté le nid douillet du ventre de Maman, petit bout de femme de 2 kg, je n’ai posé aucun problème pour mon entrée dans la vie.
Je suivais de trois ans un frère de 4 kg à la naissance ; qui lui-même a été désiré après une grossesse tragiquement terminée par l’arrivée au monde, un jour de guerre, d’un autre bébé de 5,5 kg Les conditions de l’accouchement ne lui ont pas permis de vivre et Maman a été elle-même bien malade.
C’est ainsi que mon tour est arrivé et le hasard a voulu que mon anniversaire tombe à deux jours de celui de mon aîné sans vie.
Mes parents m’ont prénommée Joëlle. Au moment de ma conception, je devais porter le même prénom que mon frère : Michel.
Un incident déplaisant pour Maman fit qu’elle changea cette décision. Pour moi, ma date de naissance et mon, prénom n’ont pas encore d’importance ; ils en auront plus tard ; beaucoup plus tard ; mais soyez patients….